Petit retour dans le temps: vendredi soir dernier, Maud, Hugo et moi arrivons, marteau, duvet et k-way sous le bras, au gymnase servant de rendez-vous aux 600 volontaires venus filer un coup de main à la construction des maisons. Après les quelques heures d'attente traditionnelles (le quart d'heure de politesse argentin qu'ils disent), les organisateurs nous répartissent entre les 9 écoles chargées de nous accueillir, j'atteris dans la "escuela violeta", accompagnée de quelques 70 autres bénévoles: direction Maquinista Savio, petite ville du partido de Escobar, dans la banlieue de Buenos Aires.
Arrivés à l'école vers 22h, on s'installe comme on peut, à 20 par salle de classe, les duvets à même le sol, ça s'annonce folklo! Sandwichs et empanadas nous attendent au repas, l'occasion de faire connaissance des autres voluntarios, et de commencer le séjour dans la bonne humeur. Les voluntarios ont tous entre 18 et 25 ans, et de l'énergie ils en ont, heureusement, car le programme est chargé!
Réveillés au chant du coq pour être dans la villa à 8h, la construction dure chaque jour jusqu'à environ 18h: on martèle, on visse, on cloue, le soleil tape et les muscles travaillent! Mais la qumbia qui résonne dans tout le quartier est là pour nous motiver, de même que le maté qui tourne régulièrement, que l'on soit en train de creuser ou de scier, après tout on a 2 mains, autant les utiliser! Les pauses (qui sont nombreuses, on est en Argentine, faut pas déconner!) sont l'occasion de discuter avec les futurs propriétaires de la maisonnette, ou d'organiser des matchs de foot avec les enfants du quartier. Elles sont aussi l'occasion de s'arrêter 2 minutes, de regarder autour de soi, et de se dire "effectivement, c'est pauvre".

Les chefs de la famille pour laquelle je construis sont Maria et Vicente Prado. Maria est femme de ménage et Vicente peintre dans le bâtiment, ensemble ils élèvent 6 enfants, mais l'aînée, agée de 20 ans et déjà Maman, vit à présent avec son mari. Bosseurs, sans problème d'alcool ni de drogue, chacun un emploi, ils ne s'en sortent pas trop mal. Ce n'est pas le cas de tout le voisinage, le manque d'éducation et de débouchés professionnels est criant, ici on se met à chercher du travail vers 13 ans, et l'on devient parent vers l'âge de 18 ans. Ici le gouvernement est loin, très loin, les rues ne sont pas bétonnées et rares sont les maisons qui ont accès à l'eau, les mares de boues crées par la pluie et le manque d'hygiène sont donc l'occasion pour toute sorte de bactéries et de virus de proliférer.
Le soir, avant de partir, Maria nous demande de cacher les planches au fond de la cour, elle craint que les jeunes qui se réunissent au pied de sa porte pour se droguer ne s'amusent à les brûler, les gens du quartier semblent donc être les premières victimes de la délinquance tant décriée des bidonvilles... Je me demande ce que font les adolescents de leurs soirées, quand leurs parents, par peur des mauvaises influences, leur interdisent de sortir, et que le foyer familial fait 15m2...

Les soirées passées à l'école avec les voluntarios sont animées d'un certain nombre de débats et de réflexions sur les principes moteurs de l'association: non à l'assistanat, d'accord, mais où commence l'assistanat? Insertion professionnelle/Education/apport d'un soutien matériel et concret: par quoi commencer pour sortir quelqu'un de la pauvreté?
Elles sont aussi l'occasion de bien se marrer, musique et jeux débiles, les organisateurs ont tout prévu pour que les nuits ne durent pas plus de 5h, on se croirait dans un stage BAFA version argentine, et c'est bien sympa!
La construction s'achève donc dans l'après-midi du lundi. La maison, décorée par les petites du voisinage, est prête à accueillir ses nouveaux propriétaires, l'émotion se fait sentir... Pour nous remercier, les Prado nous cuisinent de la viande. Et puis viens l'heure des au revoirs, les discours de remerciements n'en finissent pas, de notre côté comme du leur, la chef de notre école me demande de parler au nom de mon équipe devant l'ensemble des voluntarios et des familles, j'ai à peine le temps de réfléchir à ce que je vais dire que je me retrouve propulsée sur le devant de la scène, panique, stress, finalement je réussis à sortir quelques phrases dans un espagnol plus que douteux, fiou!
Je m'étais dis que je ne pleurerais pas, mais quand la petite "Milagro", au moment de partir, vient fondre en larmes dans mes bras me faisant promettre de revenir, c'est plus fort que moi...

Et puis voilà, entassés à bord d'un camion, les 70 bénévoles quittent la petite école de Maquinista Savio pour rejoindre le reste de l'association, derrière eux restent dix maisons neuves, dix familles sur le point d'entamer un nouveau début, dix promesses d'avenir... La maison me direz-vous, ne sert à rien si elle ne s'accompagne pas d'un suivi professionnel serieux. Mais elle est en tout cas une étape cruciale, une solution d'urgence incontournable, le premier pas vers la création d'une relation de confiance durable entre les membres de l'association et les gens des villas, basée sur des faits concrets, et vers la sortie de la pauvreté. Comment parler d'éducation à des enfants qui n'ont ni table ni cahier pour étudier? Comment demander à des gens qui doivent chaque jour remettre leur foyer inondé par la pluie sur pied, de se consacrer à la recherche d'un emploi meilleur?
Microcrédit, insertion professionnelle, éducation sexuelle, autant de thèmes nécessaires à la mise en place d'un suivi professionnel plus poussé, et que les membres d'Un techo souhaitent creuser. En attendant, il faut bien fêter la réussite de la construction, et c'est ce qu'on fera samedi prochain, au cours d'une grosse fiesta, dont les fonds récoltés seront reversés à l'association. Après l'effort, le réconfort!

