
De pause en pause, nous arrivons malgré tout à l'auberge, les joues écarlates et les sinus pesants. En nous voyant, Segundo, notre hôte, sait de suite ce qu'il lui reste à faire: 3 infusions de coca et ça ira mieux! Avec un peu de sucre ce n'est pas mauvais, et ça détend. L'effet n'est pas immédiat, mais en gambadant dans la ville l'après-midi, on se sent lègères, les montées sont moins douloureuses, le mal de tête s'est dissipé, et la fatigue avec.

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Coca, il suffit de prononcer ce mot pour que l'homme blanc se raidisse. Chez les uns il suscite la méfiance, voire la peur, chez les autres la fascination, l'excitation, le goût de l'interdit. Pourtant dans les hauteurs Incas, il n'est que le simple quotidien des habitants et des travailleurs, qui en permancence, défient l'altitude. Ce quotidien, il nous faudra l'adopter rapidement pour palier le manque d'oxygène et éviter les maux de tête. En infusions, en bonbons, en biscuits ou sous sa forme naturelle, la feuille de coca nous accompagnera tout au long du voyage sur l'altiplano.
Plante sacrée des Andes, la feuille de coca fut utilisée à des fins religieuses et thérapeutiques pendant des milliers d'années par les civilisations incas et préincas, et pendant des siècles par les peuples amazoniens et guaranis. Mastiquée ou en infusion, elle fit également la fortune des conquistadors espagnols, avant de faire celle de Coca-Cola. Connue pour ses effets énergisants, elle abonde en sels minéraux, en fibres et en vitamines. En 1975, des chercheurs de l'université Harvard affirment que la valeur nutritionnelle de la plante serait comparable à celle d'aliments comme le quinoa, les arachides, le blé ou le maïs. Parce qu'elle stimule l'oxygénation, empêche la coagulation sanguine et régule le métabolisme glucidique, elle permet une adaptation rapide à la vie en altitude. Enfin d'après Nieves Mamani, membre d'une des 6 fédérations syndicales de Cochabamba, dans le Chapare* bolivien, la coca contiendrait plus de calcium que le lait, plus de fer que les épinards et autant de phosphore que le poisson.
Mais en 1858, la découverte de l'alcaloïde cocaïne par Albert Niemann lui porte un coup fatal. Bien qu'elle ne représente que moins d'1% des 14 alcaloïdes de la feuille de coca, la cocaïne est rapidement utilisée par l'industrie pharmaceutique pour ses propriétés anesthésique et analgésique. Un peu plus tard, sa transformation en clorhydrate de cocaïne et la commercialisation de cette substance chimique dans les pays du Nord y rendra des millions de personnes dépendantes. Classée dans la catégorie des plantes psychotropiques, elle perd les faveurs du monde occidental. Sa proscription par toutes les instances internationales met fin à toute production, industrialisation et commercialisation de la plante. Seul un usage traditionnel reste permis dans les pays andins, plusieurs études scientifiques ayant démontré que le peu de cocaïne libérée pendant la mastication serait totalement hydrolisé au cours de la digestion, n'ayant aucun effet sur le système nerveux.

L'amalgame entre cocaïne et coca accentue les préjugés envers les populations andines, qui payent le prix d'une pratique étrangère à leur culture. Car ces pays ne fournissent ni les 41 produits chimiques nécessaires à la formation du clorhidrate de cocaïne, ni ses millions de consommateurs.
Les consommateurs de cette drogue de luxe, c'est dans les pays du Nord qu'il faut aller les chercher, et principalement aux Etats-Unis, premier consommateur mondial de cocaïne. Aujourd'hui la feuille de coca est une des cibles privilégiée de l'Anti-drug war menée par ces derniers. Après le Plan Colombia, c'est le Plan Dignidad, initié en 1998 et financé essentiellement par les Etats-Unis, qui entend rendre sa dignité à la Bolivie en détruisant toutes les cultutes de coca du pays. Déploiements militaires dans les forêts du Chapare, pesticides, fumigations aériennes, tous les moyens sont bons pour erradiquer par la force cette pratique jugée "indigne". Estimé comme un succès par l'administration américaine, le Plan Digninad est montré en exemple aux yeux de la communauté internationale. Un succès que payent cependant à prix fort l'environnement, la santé et les économies des petits paysans boliviens. Car si le Plan Dignidad finance largement l'erradication de la plante, il fait à peine mention des activités de substitution, plongeant les paysans du pays le plus pauvre d'Amérique Latine dans l'impuissance et la vulnérabilité la plus totale. Le plan ignorerait-il les causes de cette activité?
Elles sont pourtant simples les causes. Tradition certe, mais surtout chômage et faiblesse de l'économie bolivienne face à la compétition internationale, qui obligent des centaines de milliers de paysans à faire de la coca leur moyen de subsistance, se livrant ainsi aux mains des narcotraficants. En 2005, c'est cette Bolivie qui porte Evo Morales, lui même ancien producteur de coca, à la présidence. Le message crié par ses partisans est simple: "Viva la coca, mueran los Yanquies".**

En accédant au pouvoir, Evo Morales s'est lancé un défi majeur: prouver à la communité internationale que la coca n'est pas un stupéfiant et faire de cette plante un moyen de développement national. Il entend neutraliser la production de clorhidrate de cocaïne en combattant l'entrée des produits chimiques nécessaires à son élaboration dans le pays, relancer la recherche sur les 14 alcaloïdes de la feuille pour l'instant bloquée par le carcan juridique international et encourager la fabrication de produits dérivés de la coca (infusions, farine, cosmétiques, biomédicaments, etc.), pour en faire un véritable marché national voir international. En signe de solidarité, Hugo Chavez a annoncé que son pays achèterait tous les produits issus de l'industrialisation de la coca.
Autant le dire: Evo et Hugo ont du pain sur la planche!

* Le Chapare est une province rurale située au centre de la Bolivie, caractérisée par ses forêts tropicales et humides. C'est en son sein que se cultive la majorité de la coca.
** "Que vive la coca et que meurent les Yankees"















