Paraître argentine, dans un pays à l'ascendance européenne très marquée, c'est simple. Mais dès qu'on ouvre la bouche, les choses se compliquent, les yeux s'écarquillent, les sourcils se froncent, et votre interlocuteur laisse échapper, l'air perplexe, un "De donde sos?"
(D'où tu viens?). Au début c'est marrant, mais au bout de quelques semaines c'est lassant. Et c'est là qu'on se dit: il faut faire quelquechose. Alors on commence à noter les mots "in", les expressions typiques, tout ce qui pourrait nous aider à décoler l'étiquette "ovni" plaqué sur notre front.
Finalement même sans savoir le parler, le castellano
(attention, ici, interdiction de parler de l'"espagnol", qui regroupe plusieurs dialectes, en Argentine on parle le castellan, et non le catalan ou autre langue régionale espagnole) cache suffisament de subtilités pour permettre au français lâché seul au milieu de la pampa de sembler maîtriser la langue.
D'abord il y a les mots que l'on utilise pour combler les blancs, pour ponctuer les phrases, pour commencer ou terminer une conversation, pour passer d'un sujet à un autre,les mots qui ne servent à rien mais qui sont utiles partout. Les mots qui remplacent le "bref", le "ok", le "ouai", le "d'accord", tous ces mots qui rythment nos conversations et dont on ne soupçonne pas l'utilité, jusqu'au jour où on se retrouve bloqué par un "c'est clair" qu'on est incapable de traduire. Le castellano dispose donc d'une bonne panoplie de mots de ce genre qui vous sauvent la vie quand on veut paraître un minimum réceptif à une conversation.
Commençons par le
"bueno" (bien, d'accord, ok, cool, flex, peace) qui gagne de loin le prix de la répétition, qui remplace le "vale" espagnol et qui se case partout. Ensuite il y a le
"dale" (
littéralement "donne le", utilisé pour dire ok, d'accord, vas-y), qui prend le relais du bueno lorsqu'on vient de répéter ce dernier 5 fois et qu'on est à court d'idée. Le
"claro" (c'est clair, ouai grave,etc.) n'est pas mal non plus dans ce genre. Vient ensuite le
"listo", qui littéralement veut dire "prêt" mais qui s'utilise pour dire d'accord, c'est cool, c'est parti, let's go... Le
"viste", qui remplace le "t'as vu" mais de manière un peu moins familière, est également très utile, au même titre que le
"digamos" (disons que...). Pour s'exclamer, ce qui ici arrive souvent vu l'enthousiasme des gens quand ils vous parlent, et leur tendance à éxagérer légèrement leurs réactions, il y a le
"Que lindo!", ou plutôt le "Que liiiindooo!!"
(que c'est beau, que c'est bien, que c'est joli), qui s'accompagne souvent du
"barbaro!" (littéralement "barbare", mais qui bizarrement veut dire "super, génial, trop cool, trop top, grave à donf..."). Dans le genre connecteur logique que l'on met à toutes les sauces, il ne faut pas oublier le
"O sea que" (c'est à dire), pas facile à caser au départ, mais que l'on ne peut plus s'empêcher d'utiliser une fois que l'on a compris l'astuce. Enfin pour finir une conversation et pour dire aurevoir à quelqu'un, il y a les incontournables
"ciao", "
suerte" (chance, bonne chance, prends soin de toi), et
"nos vemos" (nous nous voyons, autrement dit à bientôt, à plus), qui se disent à répétition après avoir lancé un
"cualquier cosa me avisas" (quoi qu'il se passe préviens moi). Impossible donc de paraître argentin sans utiliser à une fréquence relativement élevée l'ensemble de ces mots. Pour le français qui atterit, ils représentent un passage obligé.
Mais au bout d'une semaine à parler à base de listo, de bueno et de claro, on commence à vouloir paraître un peu plus "in", un peu plus flex, un peu plus dans la vibe. Et c'est là qu'intervient le "Che". Le
"Che" est indéfinissable et par conséquent intraduisable, il constitue un éspèce de mélange entre le "hey" et le "mec", s'utilise pour appeler quelqu'un, pour introduire une conversation ou encore pour mettre l'accent sur quelquechose. Le
"chicos" (les mecs, les enfants, les jeunes en français, guys ou folks en anglais), au même titre que le
"chicas" pour les filles, se situe également au premier rang des mots utilisés par l'argentin lambda.
Et puis bien sûr il y a les gros mots, les mots "feos" (moches, vilains), les mots pas beaux, mais qui font tellement bien, tellement "jeun's". A ce titre il y a d'abord le
"boludo" (bouffon, andouille, débile, mais qui prend parfois un sens affectueux), ou plutôt le "Che boludo", le
"cabron" (connard) ou le
"puta madre" (sa mère la pute), qui ponctue la plupart des conversations des 16-25 ans ("una fiesta de puta madre" = une putin de soirée). Dans un style un peu plus recherché, mais tout aussi vulgaire, viennent les expressions
"me hincha las pelotas" (
ça m'pète les couilles), "estoy en bolas" (littéralement "je suis dans les boules", utilisé pour dire "je suis dans la merde", avant un partiel par exemple), ou encore
"el chavon tiene bolas" (le type a des couilles).Et puis avant de conclure cet article, voilà les quelques mots qui constituent les points de repères essentiels du porteno moyen:
una cuadra: distance parcourue le long d'un pâté de maison. Buenos Aires étant une ville nouvelle, les rues forment un quadrillage très régulier de pâtés de maison plus ou moins équidistants. La cuadra est donc l'unité de mesure de base du porteno.
un kiosko: petite boutique qui vend les utilitaires quotidiens: bonbons, chips, boissons, mobicartes, encas, etc.
un locutorio: sorte de cybercafé amélioré où l'on peut également téléphoner, faxer ou imprimer des documents. On trouve en moyenne un locutorio toutes les 3 cuadras sur les routes de Buenos Aires, preuve que l'ordinateur à domicile est nettement moins répandue que chez nous.
un asado: barbecue argentin pratiqué par le porteno en moyenne 1 fois par semaine avec les amis, les collègues ou la famille.
el subte: le métro
el colectivo: le bus
Avec tout ça, il ne vous reste plus qu'à hocher la tête continuellement en signe d'approbation, ainsi qu'à rigoler chaque fois que l'assemblée semble réagir à une blague, même si vous n'avez strictement rien compris, et vous aurez tout l'air de maîtriser l'argentin sans le maîtriser du tout!