Comme tant d'autres mots, "80 centavos" fait partie des expressions qui rythment la vie quotidienne du porteno. Les bus, ou plutôt les "colectivos", font ici partie du décor. Sans eux la ville perdrait une bonne partie de son charme, de même qu'une bonne partie de son chaos, de son bruit et de sa pollution. Environ 200 lignes de colectivos, gérées chacune par une entreprise différente, découpent la ville. S'il fallait reproduire le trajet de chacun des bus sur une carte, celle-ci ressemblerait vite à un plat de spaghetti.
Prendre le colectivo à Buenos Aires, c'est chaque jour une véritable aventure. La privatisation du secteur fait que chaque ligne de bus passe ses journées à courir après les 80 centavos. Et quand je dis courrir je n'exagère pas: les bus se font véritablement la course. A tel point que l'on voit parfois des rafales de colectivos du même numéro se suivre à la queue leu leu dans les rues les plus étroites. Pas trop de problèmes donc pour ce qui est de la fréquence. Les colectivos vous emmènent où vous voulez quand vous voulez, de jour, de nuit, aux heures creuses et aux heures de pointe, même si à ces dernières, vu le trafic, il faut savoir être patient.
Mais avis aux amatteurs des transports en commun, bien que les gens fassent preuve d'un civisme assez étonnant (ils font la queue à l'arrêt de bus, que le premier qui voit ça en France me fasse signe!),lorsqu'on prend le bus ici, il faut s'accrocher. S'accrocher avant de monter, pour faire en sorte que le chauffeur, dans sa folle poursuite des 80 centavos, accepte de ne pas sauter votre arrêt en vous voyant agiter frénétiquement les bras, et ne redémarre pas avant que vous n'ayiez posé les deux pieds sur le plancher. Et s'accrocher, au sens propre du terme, une fois monté dans l'engin. En effet, les places assises sont rares, et le chauffeur se soucie peu de votre comfort, deux solutions s'offrent donc à vous: se jeter sur le premier siège de libre(ce qui ne se fait absolument pas, les argentins étant pour ces choses là très polies, mais vous pouvez toujours prétexter votre européanité), ou se mettre au surf et tenter veinement pendant tout le trajet de garder l'équilibre. Dans le premier cas, vous aurez droit aux agréables gratouillis de fesses et autres massages du postérieur dûs au manque d'amortisseurs et aux quelques crevasses rencontrées sur le chemin, si vous avez la chance d'être côté fenêtre, un petit bonus vous attend: le droit de prendre plusieurs bouffées de la pollution automobile en penchant la tête. Dans le deuxième cas vous ressortirez tout simplement avec des mollets faisant deux fois leur taille originale.
Enfin 80 centavos, c'est avant tout un tarif. Un tarif que l'on ne peut payer qu'en monnaie, les machines n'acceptant pas les billets. Or au pays de l'instabilité économique, la monnaie est un bien rare, et de ce fait précieux. Les centavos ne valent rien, mais tout le monde en cherche. Ne me demandez pas les raisons économiques, j'avoue que je n'ai toujours pas compris, toujours est-il que dans les faits, la monnaie manque! A l'entrée de la plupart des commerces, un message vous demande de collaborer avec les vendeurs en acceptant de céder votre monnaie. Mais quand on prend le bus plusieurs fois par jours, difficile de la céder. La tendance est plutôt à élaborer des stratégies pour en trouver. Ainsi la prise de bus à Buenos Aires exige-t-elle en général un passage obligé au kiosko le plus proche pour acheter une connerie et casser un billet.
Vous l'aurez donc compris, prendre le bus à Buenos Aires est loin d'être une activité quotidienne banale, chaque jour réserve de nouvelles surprises (les insultes sorties par le chauffeur en sont un bon exemple). Je n'aurais jamais cru qu'un simple moyen de transport pouvait en apprendre autant sur un pays.
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