mardi 18 mars 2008

La Paz

Parties en fin de journée de Copacabana, nous arrivons de nuit à La Paz, le soleil vient de s'éteindre derrière les sommets de l'altiplano, devant nous, à 3600m d'altitude, s'étend la capitale, semblable à une voie lactée, recouvrant toutes les parois de la cuvette, jusqu'à en déborder.

Il fait nuit mais les petites bonnes femmes sont toujours là, assises sur leurs 15 couches de jupons, tentant en vain d'épuiser leur stock de maïs ou de patates douces. A peine avons-nous posé le pied par terre que des passants nous sautent dessus, nous mettant en garde sur la sécurité: "Ne restez pas ici, c'est très dangereux, vous voyez ces jeunes là bas, ils pourraient vous voler, montez vite dans un taxi, mais attention, ce ne sont pas tous des vrais, certains se font passer pour des taxis pour mieux vous voler ou vous kidnapper", paranoïa ou réalité? Difficile de juger, mais mieux vaut ne pas prendre de risque, nous montons donc dans un taxi et nous dirigeons vers l'hostel, c'est vendredi ou samedi soir, je ne sais plus exactement, toujours est-il que dans le centre, tout le monde est de sortie, la musique des peñas s'échappe des fenêtres en dansant, accompagnée par les clignotements des panneaux publicitaires.


La Paz, surnommée le marché à ciel ouvert, de fait on ne pourrait pas mieux illustrer la ville, cet empire de la débrouille, où l'on vit et survit dans la rue. L'après-midi nous déambulons quelques temps dans le marché aux sorcières, bijoux en argent, tissus colorés, ponchos, pulls en alpaga, amulettes, tout ça à des prix imbattables tellement la concurrence est rude, dur pour un touriste de ne pas tout acheter. Un peu plus haut nous nous perdons dans un marché plus authentique, véritable Auchan en plein air, ici l'électronique, là bas les fournitures scolaires et les blouses d'infirmière, un peu plus loin les shampoings et les brosses à dent, on trouve de tout dans ce dédale de ruelles et d'étals.




Nous passons un moment dans cette fourmilière humaine et je commence à ressentir des élans de claustrophobie, mes sinus gonflent et j'ai la tête qui tourne, les filles non plus ne se sentent pas très bien, il semblerait que le mal d'altitude nous gagne, c'est l'heure de la coca! Nous nous arrêtons mâcher quelques feuilles, sous les rires des passants amusés de voir les 3 blanches que nous sommes tenter avec maladresse de se mettre aux coutumes locales, c'est amer et pâteux, mais l'effet ne tarde pas à se faire sentir, les nerfs se détendent, on se sent plus alerte, ça fait du bien.

A midi nous nous arrêtons dans un des nombreux "comedor" de la ville, des galleries de petites cantines où des petites mamies vous préparent le menu du jour, un plat de seviche, un lomo saltado ou encore un cuarto de pollo, accompagné bien sûr d'une soupe en entrée, tout ça pour 40 ou 50 centimes d'euros...

La Paz, par le mode de vie et le style vestimentaire de ses habitants, habillés en costumes traditionnels, incarne la résistance indigène, parfois évidente, parfois plus subtile, camouflée, comme le sont les superstitions indiennes dans la religion catholique. En effet, s'il y a bien une chose que les conquistadors et les missionnaires n'ont pas réussi à étouffer, c'est le culte à la Pachamama, la Madre Tierra, qui aujourd'hui se mêle au christianisme.





Dans les rues de La Paz on parle parfois Quechua ou Aymara, comme un moyen de maintenir en vie l'identité de ces peuples, ces peuples qui en 2005 ont porté Evo Morales au pouvoir, premier président indigène, un président qui crie haut et fort son rejet des valeurs occidentales, son alignement avec Fidel Castro et Hugo Chavez, et préfère le costume traditionnel au costard cravate. Sur l'altiplano, Evo, on l'aime, en témoigne les nombreux "Evo cumple" ou "Con Evo sigue la revolucion" sur les murs de La Paz. De Potosi à Copacabana, en passant par Oruro et Cochabamba, ce sont ces régions de l'ouest altiplanique qui ont porté Morales au pouvoir, ensemble ils entendent bien réformer la constitution pour redonner autonomie et souveraineté aux peuples indigènes, redynamiser la production de coca, en faire une économie saine, comme le sont les vertus premières de cette plante, source de revenus de nombreux boliviens, nationaliser les matières premières au service de la communauté, et surtout chasser les Yankees, se libérer de la domination des grandes puissances, du joug du FMI et de la Banque Mondiale, mettre fin "al Imperio". Car si elle n'est pas violente, la haîne des partisans du MAS (Movimiento Al Socialismo, parti d'Evo) envers les Yankees est bien présente, latente, les poussant à crier "Que mueran los Yankees!" dans les meetings de campagne.



Elle contraste bien cette Bolivie de l'ouest, cette Bolivie de l'altiplano, avec la Bolivie de l'est, la Bolivie du bassin amazonien. A Santa Cruz ce n'est pas "Evo cumple" que l'on voit inscrit sur les murs mais "Evo morira en Santa Cruz", ou "Evo te vamos a matar", ici l'accueil que l'on réserve à ce "negro de mierda" (mots utilisés par un cruceño pour interpeller le président lors d'un meeting) est tout autre. Cette autre Bolivie qui se veut occidentale, accueille des businessmen texans et japonais, a troqué le poncho pour le jean et se sent freiné par les peuples indiens qu'elle juge pauvres et ignorants, s'estime délaissée par le nouveau président, ne se reconnaît pas dans les idées du MAS, et revendique aujourd'hui une plus grande autonomie, menaçant le pays d'imploser, à l'heure de la réforme constitutionnelle tant attendue par les peuples indigènes.



Compliquée donc la situation en Bolivie, ce pays le plus pauvre de l'Amérique Latine, contrasté, paradoxale, mais néanmoins très enrichissant, comme l'est sa capitale, que nous quittons quelques jours plus tard...

samedi 15 mars 2008

Sur les traces d'Henry Bingham*

Pour se rendre au Machu Pichu, le touriste lambda qui débarque à Cuzco les poches pleines de dollars ou d'euros tombe facilement dans les pièges attrape-gringo que lui ont malicieusement tendu les locaux, se retrouvant à payer 80 $ le billet de train aller-retour jusqu'à Aguas Calientes, le village situé au pied du site, plus 30 $ le billet d'entrée, autrement dit 110 $ pour pouvoir dire "J'ai marché dans la cité perdue des Incas", autant dire que ça fait chère la visite...



Cependant, les pauvres étudiantes que nous sommes, ayant été contraintes de dépenser plein de sous en Patagonie, fauchées et ne voulant pas suivre l'itinéraire gringo, choisirent donc de suivre un parcours alternatif que nous avaient conseillé des argentins rencontrés à Lima: une succession de 3 bus passant par 3 villages différents, suivie d'une marche de quelques heures le long des rails jusqu'à Aguas Calientes, un véritable parcours du combattant, un détour complètement illogique, mais un voyage à 8 euros au lieu de 40 $, autant dire que nous n'étions pas au bout de nos peines...

Le dimanche matin à 8h, nous arrivons à la gare de Cuzco billets en poche, les paupières encore lourdes, et bien déterminées à arriver à Aguas Calientes avant la nuit. Première étape du parcours: un bus de 7h jusqu'au premier village, Santa Maria. A 8h30 le bus n'est toujours pas là, d'ailleurs il n'y a aucun bus d'aucune compagnie, étrange... mais les gens qui attendent assis sur leur bardas ne semblent pas inquiets, après tout 30 minutes de retard en Amérique latine ça n'a rien d'affolant, attendons donc...



A 9h toujours rien, je décide d'aller demander ce qu'il se passe, on me répond qu'il y a eu de graves éboulements sur la route de Santa Maria, que tous les bus sont bloqués de l'autre côté et qu'ils auront entre 3 et 4 heures de retard, ce qui en péruvien veut dire 5 à 6 heures... Catastrophe! Il va falloir changer nos plans! Les pauvres petites européennes que nous sommes, habituées à mener une vie bien ordonnée, sont toute chamboulées! Nous commençons donc à nous éloigner de la gare, la mine dépitée, lorsqu'un jeune homme nous saute dessus et nous propose de partager un combi jusqu'aux éboulements, il dit que de l'autre côté nous attendra un autre bus, qu'il n'y a pas de souci, nous sautons donc sur l'occasion et nous voilà parties vers Santa Maria, en compagnie d'un irlandais et de 2 anglais.

La route est en effet dans un état déplorable, il pleut des cordes et les pierres jonchent le sol, mais cela n'a pas l'air d'inquiéter notre chauffeur, qui ne ralentit en aucun cas. Assises à l'arrière, nous sommes pétrifiées, même la flûte de pan à fond dans le combi ne réussit pas à nous détendre.

Et puis soudain nous apercevons LE derrumbe**, un mur de pierre barrant la route, empêchant effectivement tout passage, à droite la montagne, à gauche le vide... Et voilà que notre chauffeur ni ne s'arrête ni ne ralentit, fonce tout droit sur le mur de pierre et le franchit, sans même regarder ce qu'il y a derrière... en l'espace de 30 secondes nous voilà de l'autre côté, sans même avoir eu le temps de crier "Papa, Maman, je vous aime!", ils sont fous ces péruviens!



Le reste du trajet se déroule plus "according to plan". Une fois retrouvés nos esprits, nous prenons la peine de contempler le paysage, qui, malgré la pluie, est splendide: nous sommes à plus de 3000 mètres d'altitude et une végétation luxuriante nous entoure, contrastant fortement avec les cactus de la vallée sacrée. Il semblerait qu'un micro climat règne sur la région... mais comme je n'y connais rien je m'arrête là! Arrivées à Santa Maria, des étalages de fruits tropicaux nous attendent, je repars avec un sac plein de bananes et de mangues en l'échange d'1 sole (25 centimes d'euros), c'est l'abondance, voir l'excès, à croire qu'avec un bon réseau de distribution, les habitants de la région pourraient gagner leur vie correctement...



Nous faisons le voyage jusqu'à Sta-Teresa (2ème bus) en compagnie de quelques locaux, travailleurs agricoles pour la plupart, et de 3 colombiens, entre les sacs de maïs et de bananes. Le bus, qui grimpe péniblement la piste taillée à flanc de montagne, manque de tomber dans le ravin une trentaine de fois, mais ceci n'est qu'un détail face aux paysages spectaculaires qui s'offrent à nous. Nous traversons plusieurs villages et croisons plusieurs bandes de joyeux fêtards, costumés, maquillés, un verre de chicha morrada *** dans la main droite, une bombe à eau dans la main gauche, c'est carnaval, on l'avait presque oublié!

A la tombée de la nuit nous arrivons enfin à Hidroelectricas, il ne nous reste plus que... 3h de marche le long des rails jusqu'à Aguas Calientes! Heureusement les colombiens sont avec nous, et ont prévu, contrairement à nous, une lampe de poche, ce qui s'avère très utile étant donné qu'on ne voit RIEN, et que d'énormes trous perforent le chemin!




Arrivés à Aguas Calientes dans la nuit chaude et humide, un petit bout de fille nous propose une chambre, elle doit avoir 13 ans à tout casser et tient seule la réception du petit hôtel, à 23h... Epuisés par cette journée d'initiation imprévue aux risques et aux aléas de la vie péruvienne, nous acceptons sans négocier, et allons nous coucher.

Au petit matin nous découvrons la ville de jour, le tableau est assez glauque, Aguas Calientes n'est qu'une plaque tournante du tourisme vers le Machu Pichu, n'a aucun intérêt en soi, grise et délavée, elle se fond facilement dans le paysage pluvieux qui l'entoure, au dessus de nos têtes les nuages forment un toit oppressant, vite, partir! Vers 7h du matin nous entamons donc l'ascension vers le Machu Pichu, ça monte sec mais pas question d'atteindre en 5 minutes de bus un site que les Incas n'atteignaient qu'après 2 jours de marche depuis Cuzco! La vue sur la vallée est magnifique, une végétation d'une densité incroyable borde les eaux du torrent boueux qui gronde, le vert contraste avec le marron, sur les sommets, les nuages suspendus s'effilent et se déchirent.



Arrivées en haut, le désespoir s'empare des 3 tomates dégoulinantes de sueur que nous sommes devenues (pas facile de jouer les exploratrices) à la vue du manteau nuageux qui recouvre le site, on ne voit pas à plus de 20 mètres devant soi, merci la saison des pluies... Nous entamons l'ascension du Waina Pichu (jeune montagne en quechua, point de vue incontournable du Machu Pichu, la vieille montagne, qu'elle surplombe), entretenant l'espoir que se dégage le ciel pendant la montée, mais une fois au sommet, celui-ci est plus blanc que jamais... tellement que ça donne le vertige, on croirait flotter au sein des nuages immaculés...



Quelques éclaircies furtives nous permettent cependant d'apercevoir, l'espace de 30 secondes, le site en contrebas, comme pour nous narguer... Nous entamons la redescente désespérées, dire que nous avons risqué nos vies pour voir ce foutu Machu Pichu (enfin presque).... mais arrivées en bas, miracle! Les nuages se sont levés et forment au dessus des ruines un toit suffisamment élevé pour que l'on puisse voir la cité perdue dans sa totalité! Le désespoir cède le pas à l'excitation, puis à la joie, la contemplation du spectacle est... jouissive!



La visite guidée nous transporte, l'espace de 2h, au cœur de la civilisation Inca. D'après le guide, le village du Machu Pichu aurait hébergé, outre les habitants lambda, Las Virgenes del sol, des femmes choisies dès le berceau par le Dieu Inti pour leur beauté et leurs talents, vouées à mener une vie de chasteté au service des Dieux, ou à servir de concubines à la noblesse Inca. La cité perdue, choisie pour son emplacement stratégique, nichée au cœur d'une vallée fertile et à égale distance des 4 tombos (lieux de ravitaillement) de la région, aurait aussi servi de refuge à l'élite Inca à plusieurs reprises, notamment lors de la conquête espagnole et la prise de Cuzco par Pizarro et ses hommes.

Plus le guide parle, plus nous nous enfonçons dans les récits de cette civilisation fascinante, capable en l'espace d'un siècle, du règne de Pachacutec à l'arrivée de Pizarro, d'édifier et d'ordonner un empire allant de l'Equateur au centre du Chili. Impressionnantes l'intelligence et la résistance physique de ces petits bonhommes vivant en permanence dans les hauteurs, et capables de faire en 2 jours le voyage Cuzco-Machu Pichu que les touristes bien entraînés font aujourd'hui en 4.

Les clés de ce développement aussi rapide et productif? Une bonne dose d'autoritarisme certes, une société profondément hiérarchisée, des croyances bien ancrées aidant au maintien de cette hiérarchie et contribuant à la stabilité du régime en place, mais aussi un véritable projet d'Etat, une collectivisation bien pensée des biens et du travail, un système d'impôts en nature (la mita, obligeant chaque membre de la société à servir la communauté un certain nombre d'années en participant à des travaux publiques) et une forte propagande visant à encourager la solidarité nationale et la pensée collective.



Aujourd'hui les héritiers de cette civilisation tentent comme ils peuvent de faire vivre leur culture, et de survivre dans un système individualiste et capitaliste étranger à leurs valeurs, courant après les touristes pour leur arracher quelques dollars contre un poncho ou un bonnet péruvien. Dans ce contexte, les roses du parti socialiste placardées sur les murs de la ville semblent égarées, ignorantes et décalées. Je ne suis pas sûre que ces repères occidentaux aient vraiment un sens au pays des Incas...



* explorateur ayant découvert la cité perdue.
** effondrement
*** boisson péruvienne alcoolisée à base de maïs

lundi 10 mars 2008

Voyage jusqu'au culo del mundo...

Pour atteindre le bout du monde en trois semaines, en partant de Buenos Aires, il faut un minimum d'organisation, et surtout une date butoir, comme par exemple un avion à prendre, empêchant de céder à la tentation de s'attarder à chaque étape merveilleuse de ce périple.

Parties donc le 6 janvier de la capitale, il nous fallait atteindre Ushuaia avant le 27 janvier, date de notre envol pour Lima. Ne pouvant omettre un passage par la région des lacs, dans les Andes du centre, c'est en longeant la cordillère que nous avons choisi d'effectuer cette descente vers la Terre de feu.

Le 7 janvier au matin, après un voyage de 20h, nous voyons donc débarquer au terminal d'omnibus de San Carlos de Bariloche, ville principale de la région des lacs, 3 nenettes en jupettes, tongues et shorts, peinant sous le poids de leurs sac à dos armés pour 2 mois de voyage. A peine avons-nous posé le pied par terre que le vent frais nous chatouille les mollets, il va falloir revoir la garde robe!



Bariloche donc, petite ville du Rio Negro située au pied de la Cordillère des Andes et à quelques kilomètres de la frontière chilienne, au bord du lac Nahuel Huapi, géant aquatique de 560 km2, accueillant chaque année 750 000 touristes pour sa neige, ses sapins et ses ballades en montagne, qui en Argentine riment avec exotisme. A nos yeux cependant, celle que l'on appelle "la Suisse Argentine" pour ses chalets en bois, ses boutiques de chocolat et son peuplement originaire d'Europe centrale, est nettement moins dépaysante.



Mais nettement moins ne veut pas dire pas du tout, ici tout est plus vaste, plus étendu, en témoigne la superficie des lacs qui perforent la région. En voiture sur la route des 7 lacs, une sensation d'immense liberté nous envahit, nous sommes presque seules sur cette route soit disant très touristique, avec pour seul guide les lignes jaunes tracées sur le bitume.




Cinq jours dans la région de Bariloche c'est aussi l'occasion de se faire les mollets (et les ampoules) sur les sentiers de montagne, et de s'accoutumer au climat nettement moins généreux que celui de Buenos Aires, avant de faire face aux vents de Patagonie. A la fin du séjour, nous sommes donc prêtes à affronter le far south, mais avant cela, une escale à El Bolson s'impose.

El Bolson, à 2h de bus au sud de Bariloche, bien que proche géographiquement du chocolat et des chalets en bois, n'a pourtant rien à voir avec son aîné. C'est sous la dictature, alors que viennent s'y réfugier les intellectuels fuyant la répression, qu'El Bolson prend de l'ampleur. Aujourd'hui cette petite ville à la population métissée, encerclée de sommets rocailleux, héberge la plupart des hippies de la région. Ici on cuisine bio et végétarien, on boit de la bière artisanale et l'on vit parfois sans électricité, ce qui plait beaucoup aux jeunes roots argentins qui l'été envahissent les campings. Il n'y a pas à dire, El Bolson inspire et repose, mais le 27 c'est bientôt, pas de temps à perdre!



Le 14 janvier au soir, nous montons à bord du bus TAQSA pour un voyage de 30h le long de la ruta 40, nous n'arriverons à El Chalten que le surlendemain matin. La ruta 40, cette route empruntée par le Che, aujourd'hui toujours pas bitumée, seule liaison directe entre la région des lacs et le sud de la Patagonie, en a fait rêver plus d'un. Le voyage est long, les sièges étroits, et les rebondissements sur la route de gravier empêchent de dormir. Mais les chauffeurs ont la patate, nous servent du maté et se trémoussent au son de la cumbia toute la nuit, alors que défilent les paysages vertigineux à nos fenêtres. La route qui s'enfonce dans la steppe aride semble se perdre à l'horizon, toujours plus au sud, vers cette terre de fuite et d'exil*, d'espoir et de désespoir, où sont venus se perdre plus d'un aventurier écossais, gallois, espagnol ou encore yougoslave, attirés par les terres octroyées par le gouvernement argentin. Autour de nous très peu de végétation, que des épineux, et la cordillère des Andes qui se dandine en arrière plan, et derrière laquelle s'enfonce le soleil couchant.



Le surlendemain à 5h du matin, alors que le soleil n'est toujours pas levé, le bus nous lâche les fesses en feu et les paupières encore à moitié fermées au milieu d'El Chalten, capitale du trekking, petit village sans âme construit pour et par le tourisme, qui vit en haute saison et s'éteint en basse saison. Nous sommes en pleine montagne et le décor est magnifique, ici l'on ne quitte pas ses chaussures de rando, son anorak et ses granny, pas de place pour les flemmards!



Nous ne passerons que deux jours à El Chalten et reprendrons bientôt la route pour El Calafate, ville tremplin vers le parc des glaciers. Sur la route nous longeons d'abord les rives du lago Viedma, puis celles du lago Argentino, deux géants opaques d'un bleu laiteux dans lesquels se reflètent les sommets enneigés de la cordillère des Andes, et puis de ci de là quelques guanacos qui nous contemplent le regard vide.



Dans les rues d'El Calafate, malgré le nombre de touristes, on ressent pleinement l'esprit pionnier de cette ville, échouée sur les bords des 1560 km2 de dulce de glaciar** du lago Argentino, en plein désert, construite à l'origine comme un point de ravitaillement des convois acheminant cuir et laine des estancias vers les ports de la côte. C'est en 1927 que l'Etat Argentin décrète son existence, elle ne compte alors qu'une trentaine d'habitants. Aujourd'hui elle en compte 22 000. Quelle est la cause de cette explosion démographique? Le tourisme, et plus précisément le Perito Moreno, l'un des glaciers les plus gros et les plus accessible du parc national Los Glacieres. Il est vrai que cette coulée de glace hirsute et monstrueuse de 15km de long et de 5 km de large, qui atteint jusqu'à 60m au dessus du lac, impressionne. Toute la journée, alors que des blocs de glace se détachent de sa paroi, venant s'écraser dans les eaux du lago Argentino, il grogne et rugit, au son des "Han!" et des "Waaah!" des touristes agglutinés sur le belvédère.



Une fois accomplie l'opération touriste au glacier, nous quittons El Calafate, laissant derrière nous nos amis Bertrand et Laurent les belges, Francisca la suisse et Alberto l'espagnol, compagnons de soirées rencontrés sur la route. Cette fois c'est vers la frontière chilienne que nous nous dirigeons, pour atteindre Puerto Natales, petit village portuaire perdu au milieu des fjords de la Patagonie chilienne. Finis les hectares de steppe et les lacs aux étendues infinies, ici la terre, ciselée par la mer, se fait plus rare, et tout semble plus étroit. Ca sent le poisson dans la ville, la population est beaucoup plus métissée et l'accent des habitants nous titille les oreilles, nous sommes au Chili!



Notre séjour en pays voisin sera bref, comme d'habitude, mais nous permettra quand même de passer 3 jours dans le parc Torres del Paine, concentré de nature et de paysages spectaculaires. Seul point d'arrêt au Chili, Puerto Natales sera notre ultime étape avant Ushuaia.

Le voyage jusqu'à la ville du bout du monde dure une douzaine d'heures, en traversant le détroit de Magellan, on prend conscience de l'isolement de ces terres australes, séparées du continent non seulement par les eaux mais aussi par les 2 frontières avec le Chili qu'il faut traverser pour y accéder, fruit d'un découpage conflictuel entre les 2 pays voisins. Une fois de l'autre côté du détroit, je tente de visualiser ce à quoi pouvaient ressembler les fumées des bûchers indiens qui poussèrent Magellan à donner le nom de Terre de feu à cette région, mais l'inscription "fast food" sur les murs du restaurant dans lequel nous nous arrêtons me ramène rapidement à la réalité.





A travers nos fenêtres défilent les hectares de steppe, les nuages effilés qui font la réputation des ciels de Patagonie, et puis de temps en temps un gaucho à cheval suivi de ses moutons. Nous sommes en fin de journée, nous filons toujours plus vers le Sud, lorsque la végétation change brutalement, se faisant plus verte et plus dense, le paysage lui aussi se fait plus vallonné, la route grimpe légèrement, le ciel commence à se teindre des couleurs du crépuscule lorsque nous arrivons en haut, surplombant enfin la baie d'Ushuaia où s'offre à nous un coucher de soleil spectaculaire!





Certes il n'y a pas grand-chose à faire en Terre de feu, le parc national déçoit souvent les touristes venant de Torres del Paine et le charme de la ville tient surtout à l'appellation "fin del mundo", qui scientifiquement ne veut pas dire grand-chose et reste en sois très superficielle. Et pourtant, au bout du monde, on s'y sent bien, quand le soleil se couche à minuit, offrant chaque jour aux touristes amassés sur la croisette un show merveilleux, que les carcasses des bâteaux d'anciens aventuriers encombrent le port, et que les vieux outils des indiens Yamanas jonchent le sol de l'isla H, au milieu du canal du Beagle. Au bout du monde on se laisse facilement emporter par les histoires des peuples indigènes, Selk'nam, Haush, Kaweskar et Yamana, des aventuriers venus se mesurer au climat hostile des terres australes, des scientifiques partis explorer le Nouveau Monde, ou encore des missionnaires jésuites prêts à convertir par la force les autochtones au christianisme.



C'est donc dans la baie d'Ushuaia, entre les phoques et les cormorans, que prend fin notre périple patagonien, il faut dire qu'il est difficile d'aller plus loin! Comme prévu nous embarquons le 27 janvier à l'aéroport d'Ushuaia en direction de Buenos Aires, puis de Lima. Envol vers un autre monde, le dépaysement risque d'être violent!



* D'après Annick Cojean, c.f. Le Monde du 26 janvier
** Nom donné par les argentins au contenu des lacs de la région, mélange de sédiments et de glaces fondues,, pour l'aspect laiteux de ses eaux.