
Cependant, les pauvres étudiantes que nous sommes, ayant été contraintes de dépenser plein de sous en Patagonie, fauchées et ne voulant pas suivre l'itinéraire gringo, choisirent donc de suivre un parcours alternatif que nous avaient conseillé des argentins rencontrés à Lima: une succession de 3 bus passant par 3 villages différents, suivie d'une marche de quelques heures le long des rails jusqu'à Aguas Calientes, un véritable parcours du combattant, un détour complètement illogique, mais un voyage à 8 euros au lieu de 40 $, autant dire que nous n'étions pas au bout de nos peines...
Le dimanche matin à 8h, nous arrivons à la gare de Cuzco billets en poche, les paupières encore lourdes, et bien déterminées à arriver à Aguas Calientes avant la nuit. Première étape du parcours: un bus de 7h jusqu'au premier village, Santa Maria. A 8h30 le bus n'est toujours pas là, d'ailleurs il n'y a aucun bus d'aucune compagnie, étrange... mais les gens qui attendent assis sur leur bardas ne semblent pas inquiets, après tout 30 minutes de retard en Amérique latine ça n'a rien d'affolant, attendons donc...

A 9h toujours rien, je décide d'aller demander ce qu'il se passe, on me répond qu'il y a eu de graves éboulements sur la route de Santa Maria, que tous les bus sont bloqués de l'autre côté et qu'ils auront entre 3 et 4 heures de retard, ce qui en péruvien veut dire 5 à 6 heures... Catastrophe! Il va falloir changer nos plans! Les pauvres petites européennes que nous sommes, habituées à mener une vie bien ordonnée, sont toute chamboulées! Nous commençons donc à nous éloigner de la gare, la mine dépitée, lorsqu'un jeune homme nous saute dessus et nous propose de partager un combi jusqu'aux éboulements, il dit que de l'autre côté nous attendra un autre bus, qu'il n'y a pas de souci, nous sautons donc sur l'occasion et nous voilà parties vers Santa Maria, en compagnie d'un irlandais et de 2 anglais.
La route est en effet dans un état déplorable, il pleut des cordes et les pierres jonchent le sol, mais cela n'a pas l'air d'inquiéter notre chauffeur, qui ne ralentit en aucun cas. Assises à l'arrière, nous sommes pétrifiées, même la flûte de pan à fond dans le combi ne réussit pas à nous détendre.
Et puis soudain nous apercevons LE derrumbe**, un mur de pierre barrant la route, empêchant effectivement tout passage, à droite la montagne, à gauche le vide... Et voilà que notre chauffeur ni ne s'arrête ni ne ralentit, fonce tout droit sur le mur de pierre et le franchit, sans même regarder ce qu'il y a derrière... en l'espace de 30 secondes nous voilà de l'autre côté, sans même avoir eu le temps de crier "Papa, Maman, je vous aime!", ils sont fous ces péruviens!

Le reste du trajet se déroule plus "according to plan". Une fois retrouvés nos esprits, nous prenons la peine de contempler le paysage, qui, malgré la pluie, est splendide: nous sommes à plus de 3000 mètres d'altitude et une végétation luxuriante nous entoure, contrastant fortement avec les cactus de la vallée sacrée. Il semblerait qu'un micro climat règne sur la région... mais comme je n'y connais rien je m'arrête là! Arrivées à Santa Maria, des étalages de fruits tropicaux nous attendent, je repars avec un sac plein de bananes et de mangues en l'échange d'1 sole (25 centimes d'euros), c'est l'abondance, voir l'excès, à croire qu'avec un bon réseau de distribution, les habitants de la région pourraient gagner leur vie correctement...

Nous faisons le voyage jusqu'à Sta-Teresa (2ème bus) en compagnie de quelques locaux, travailleurs agricoles pour la plupart, et de 3 colombiens, entre les sacs de maïs et de bananes. Le bus, qui grimpe péniblement la piste taillée à flanc de montagne, manque de tomber dans le ravin une trentaine de fois, mais ceci n'est qu'un détail face aux paysages spectaculaires qui s'offrent à nous. Nous traversons plusieurs villages et croisons plusieurs bandes de joyeux fêtards, costumés, maquillés, un verre de chicha morrada *** dans la main droite, une bombe à eau dans la main gauche, c'est carnaval, on l'avait presque oublié!
A la tombée de la nuit nous arrivons enfin à Hidroelectricas, il ne nous reste plus que... 3h de marche le long des rails jusqu'à Aguas Calientes! Heureusement les colombiens sont avec nous, et ont prévu, contrairement à nous, une lampe de poche, ce qui s'avère très utile étant donné qu'on ne voit RIEN, et que d'énormes trous perforent le chemin!
Arrivés à Aguas Calientes dans la nuit chaude et humide, un petit bout de fille nous propose une chambre, elle doit avoir 13 ans à tout casser et tient seule la réception du petit hôtel, à 23h... Epuisés par cette journée d'initiation imprévue aux risques et aux aléas de la vie péruvienne, nous acceptons sans négocier, et allons nous coucher.
Au petit matin nous découvrons la ville de jour, le tableau est assez glauque, Aguas Calientes n'est qu'une plaque tournante du tourisme vers le Machu Pichu, n'a aucun intérêt en soi, grise et délavée, elle se fond facilement dans le paysage pluvieux qui l'entoure, au dessus de nos têtes les nuages forment un toit oppressant, vite, partir! Vers 7h du matin nous entamons donc l'ascension vers le Machu Pichu, ça monte sec mais pas question d'atteindre en 5 minutes de bus un site que les Incas n'atteignaient qu'après 2 jours de marche depuis Cuzco! La vue sur la vallée est magnifique, une végétation d'une densité incroyable borde les eaux du torrent boueux qui gronde, le vert contraste avec le marron, sur les sommets, les nuages suspendus s'effilent et se déchirent.
Arrivées en haut, le désespoir s'empare des 3 tomates dégoulinantes de sueur que nous sommes devenues (pas facile de jouer les exploratrices) à la vue du manteau nuageux qui recouvre le site, on ne voit pas à plus de 20 mètres devant soi, merci la saison des pluies... Nous entamons l'ascension du Waina Pichu (jeune montagne en quechua, point de vue incontournable du Machu Pichu, la vieille montagne, qu'elle surplombe), entretenant l'espoir que se dégage le ciel pendant la montée, mais une fois au sommet, celui-ci est plus blanc que jamais... tellement que ça donne le vertige, on croirait flotter au sein des nuages immaculés...
Quelques éclaircies furtives nous permettent cependant d'apercevoir, l'espace de 30 secondes, le site en contrebas, comme pour nous narguer... Nous entamons la redescente désespérées, dire que nous avons risqué nos vies pour voir ce foutu Machu Pichu (enfin presque).... mais arrivées en bas, miracle! Les nuages se sont levés et forment au dessus des ruines un toit suffisamment élevé pour que l'on puisse voir la cité perdue dans sa totalité! Le désespoir cède le pas à l'excitation, puis à la joie, la contemplation du spectacle est... jouissive!
La visite guidée nous transporte, l'espace de 2h, au cœur de la civilisation Inca. D'après le guide, le village du Machu Pichu aurait hébergé, outre les habitants lambda, Las Virgenes del sol, des femmes choisies dès le berceau par le Dieu Inti pour leur beauté et leurs talents, vouées à mener une vie de chasteté au service des Dieux, ou à servir de concubines à la noblesse Inca. La cité perdue, choisie pour son emplacement stratégique, nichée au cœur d'une vallée fertile et à égale distance des 4 tombos (lieux de ravitaillement) de la région, aurait aussi servi de refuge à l'élite Inca à plusieurs reprises, notamment lors de la conquête espagnole et la prise de Cuzco par Pizarro et ses hommes.
Plus le guide parle, plus nous nous enfonçons dans les récits de cette civilisation fascinante, capable en l'espace d'un siècle, du règne de Pachacutec à l'arrivée de Pizarro, d'édifier et d'ordonner un empire allant de l'Equateur au centre du Chili. Impressionnantes l'intelligence et la résistance physique de ces petits bonhommes vivant en permanence dans les hauteurs, et capables de faire en 2 jours le voyage Cuzco-Machu Pichu que les touristes bien entraînés font aujourd'hui en 4.
Les clés de ce développement aussi rapide et productif? Une bonne dose d'autoritarisme certes, une société profondément hiérarchisée, des croyances bien ancrées aidant au maintien de cette hiérarchie et contribuant à la stabilité du régime en place, mais aussi un véritable projet d'Etat, une collectivisation bien pensée des biens et du travail, un système d'impôts en nature (la mita, obligeant chaque membre de la société à servir la communauté un certain nombre d'années en participant à des travaux publiques) et une forte propagande visant à encourager la solidarité nationale et la pensée collective.
Aujourd'hui les héritiers de cette civilisation tentent comme ils peuvent de faire vivre leur culture, et de survivre dans un système individualiste et capitaliste étranger à leurs valeurs, courant après les touristes pour leur arracher quelques dollars contre un poncho ou un bonnet péruvien. Dans ce contexte, les roses du parti socialiste placardées sur les murs de la ville semblent égarées, ignorantes et décalées. Je ne suis pas sûre que ces repères occidentaux aient vraiment un sens au pays des Incas...
* explorateur ayant découvert la cité perdue.
** effondrement
*** boisson péruvienne alcoolisée à base de maïs
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