Il fait nuit mais les petites bonnes femmes sont toujours là, assises sur leurs 15 couches de jupons, tentant en vain d'épuiser leur stock de maïs ou de patates douces. A peine avons-nous posé le pied par terre que des passants nous sautent dessus, nous mettant en garde sur la sécurité: "Ne restez pas ici, c'est très dangereux, vous voyez ces jeunes là bas, ils pourraient vous voler, montez vite dans un taxi, mais attention, ce ne sont pas tous des vrais, certains se font passer pour des taxis pour mieux vous voler ou vous kidnapper", paranoïa ou réalité? Difficile de juger, mais mieux vaut ne pas prendre de risque, nous montons donc dans un taxi et nous dirigeons vers l'hostel, c'est vendredi ou samedi soir, je ne sais plus exactement, toujours est-il que dans le centre, tout le monde est de sortie, la musique des peñas s'échappe des fenêtres en dansant, accompagnée par les clignotements des panneaux publicitaires.
La Paz, surnommée le marché à ciel ouvert, de fait on ne pourrait pas mieux illustrer la ville, cet empire de la débrouille, où l'on vit et survit dans la rue. L'après-midi nous déambulons quelques temps dans le marché aux sorcières, bijoux en argent, tissus colorés, ponchos, pulls en alpaga, amulettes, tout ça à des prix imbattables tellement la concurrence est rude, dur pour un touriste de ne pas tout acheter. Un peu plus haut nous nous perdons dans un marché plus authentique, véritable Auchan en plein air, ici l'électronique, là bas les fournitures scolaires et les blouses d'infirmière, un peu plus loin les shampoings et les brosses à dent, on trouve de tout dans ce dédale de ruelles et d'étals.
Nous passons un moment dans cette fourmilière humaine et je commence à ressentir des élans de claustrophobie, mes sinus gonflent et j'ai la tête qui tourne, les filles non plus ne se sentent pas très bien, il semblerait que le mal d'altitude nous gagne, c'est l'heure de la coca! Nous nous arrêtons mâcher quelques feuilles, sous les rires des passants amusés de voir les 3 blanches que nous sommes tenter avec maladresse de se mettre aux coutumes locales, c'est amer et pâteux, mais l'effet ne tarde pas à se faire sentir, les nerfs se détendent, on se sent plus alerte, ça fait du bien.
A midi nous nous arrêtons dans un des nombreux "comedor" de la ville, des galleries de petites cantines où des petites mamies vous préparent le menu du jour, un plat de seviche, un lomo saltado ou encore un cuarto de pollo, accompagné bien sûr d'une soupe en entrée, tout ça pour 40 ou 50 centimes d'euros...
La Paz, par le mode de vie et le style vestimentaire de ses habitants, habillés en costumes traditionnels, incarne la résistance indigène, parfois évidente, parfois plus subtile, camouflée, comme le sont les superstitions indiennes dans la religion catholique. En effet, s'il y a bien une chose que les conquistadors et les missionnaires n'ont pas réussi à étouffer, c'est le culte à la Pachamama, la Madre Tierra, qui aujourd'hui se mêle au christianisme.
Dans les rues de La Paz on parle parfois Quechua ou Aymara, comme un moyen de maintenir en vie l'identité de ces peuples, ces peuples qui en 2005 ont porté Evo Morales au pouvoir, premier président indigène, un président qui crie haut et fort son rejet des valeurs occidentales, son alignement avec Fidel Castro et Hugo Chavez, et préfère le costume traditionnel au costard cravate. Sur l'altiplano, Evo, on l'aime, en témoigne les nombreux "Evo cumple" ou "Con Evo sigue la revolucion" sur les murs de La Paz. De Potosi à Copacabana, en passant par Oruro et Cochabamba, ce sont ces régions de l'ouest altiplanique qui ont porté Morales au pouvoir, ensemble ils entendent bien réformer la constitution pour redonner autonomie et souveraineté aux peuples indigènes, redynamiser la production de coca, en faire une économie saine, comme le sont les vertus premières de cette plante, source de revenus de nombreux boliviens, nationaliser les matières premières au service de la communauté, et surtout chasser les Yankees, se libérer de la domination des grandes puissances, du joug du FMI et de la Banque Mondiale, mettre fin "al Imperio". Car si elle n'est pas violente, la haîne des partisans du MAS (Movimiento Al Socialismo, parti d'Evo) envers les Yankees est bien présente, latente, les poussant à crier "Que mueran los Yankees!" dans les meetings de campagne.
Elle contraste bien cette Bolivie de l'ouest, cette Bolivie de l'altiplano, avec la Bolivie de l'est, la Bolivie du bassin amazonien. A Santa Cruz ce n'est pas "Evo cumple" que l'on voit inscrit sur les murs mais "Evo morira en Santa Cruz", ou "Evo te vamos a matar", ici l'accueil que l'on réserve à ce "negro de mierda" (mots utilisés par un cruceño pour interpeller le président lors d'un meeting) est tout autre. Cette autre Bolivie qui se veut occidentale, accueille des businessmen texans et japonais, a troqué le poncho pour le jean et se sent freiné par les peuples indiens qu'elle juge pauvres et ignorants, s'estime délaissée par le nouveau président, ne se reconnaît pas dans les idées du MAS, et revendique aujourd'hui une plus grande autonomie, menaçant le pays d'imploser, à l'heure de la réforme constitutionnelle tant attendue par les peuples indigènes.

Compliquée donc la situation en Bolivie, ce pays le plus pauvre de l'Amérique Latine, contrasté, paradoxale, mais néanmoins très enrichissant, comme l'est sa capitale, que nous quittons quelques jours plus tard...
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