lundi 10 mars 2008

Voyage jusqu'au culo del mundo...

Pour atteindre le bout du monde en trois semaines, en partant de Buenos Aires, il faut un minimum d'organisation, et surtout une date butoir, comme par exemple un avion à prendre, empêchant de céder à la tentation de s'attarder à chaque étape merveilleuse de ce périple.

Parties donc le 6 janvier de la capitale, il nous fallait atteindre Ushuaia avant le 27 janvier, date de notre envol pour Lima. Ne pouvant omettre un passage par la région des lacs, dans les Andes du centre, c'est en longeant la cordillère que nous avons choisi d'effectuer cette descente vers la Terre de feu.

Le 7 janvier au matin, après un voyage de 20h, nous voyons donc débarquer au terminal d'omnibus de San Carlos de Bariloche, ville principale de la région des lacs, 3 nenettes en jupettes, tongues et shorts, peinant sous le poids de leurs sac à dos armés pour 2 mois de voyage. A peine avons-nous posé le pied par terre que le vent frais nous chatouille les mollets, il va falloir revoir la garde robe!



Bariloche donc, petite ville du Rio Negro située au pied de la Cordillère des Andes et à quelques kilomètres de la frontière chilienne, au bord du lac Nahuel Huapi, géant aquatique de 560 km2, accueillant chaque année 750 000 touristes pour sa neige, ses sapins et ses ballades en montagne, qui en Argentine riment avec exotisme. A nos yeux cependant, celle que l'on appelle "la Suisse Argentine" pour ses chalets en bois, ses boutiques de chocolat et son peuplement originaire d'Europe centrale, est nettement moins dépaysante.



Mais nettement moins ne veut pas dire pas du tout, ici tout est plus vaste, plus étendu, en témoigne la superficie des lacs qui perforent la région. En voiture sur la route des 7 lacs, une sensation d'immense liberté nous envahit, nous sommes presque seules sur cette route soit disant très touristique, avec pour seul guide les lignes jaunes tracées sur le bitume.




Cinq jours dans la région de Bariloche c'est aussi l'occasion de se faire les mollets (et les ampoules) sur les sentiers de montagne, et de s'accoutumer au climat nettement moins généreux que celui de Buenos Aires, avant de faire face aux vents de Patagonie. A la fin du séjour, nous sommes donc prêtes à affronter le far south, mais avant cela, une escale à El Bolson s'impose.

El Bolson, à 2h de bus au sud de Bariloche, bien que proche géographiquement du chocolat et des chalets en bois, n'a pourtant rien à voir avec son aîné. C'est sous la dictature, alors que viennent s'y réfugier les intellectuels fuyant la répression, qu'El Bolson prend de l'ampleur. Aujourd'hui cette petite ville à la population métissée, encerclée de sommets rocailleux, héberge la plupart des hippies de la région. Ici on cuisine bio et végétarien, on boit de la bière artisanale et l'on vit parfois sans électricité, ce qui plait beaucoup aux jeunes roots argentins qui l'été envahissent les campings. Il n'y a pas à dire, El Bolson inspire et repose, mais le 27 c'est bientôt, pas de temps à perdre!



Le 14 janvier au soir, nous montons à bord du bus TAQSA pour un voyage de 30h le long de la ruta 40, nous n'arriverons à El Chalten que le surlendemain matin. La ruta 40, cette route empruntée par le Che, aujourd'hui toujours pas bitumée, seule liaison directe entre la région des lacs et le sud de la Patagonie, en a fait rêver plus d'un. Le voyage est long, les sièges étroits, et les rebondissements sur la route de gravier empêchent de dormir. Mais les chauffeurs ont la patate, nous servent du maté et se trémoussent au son de la cumbia toute la nuit, alors que défilent les paysages vertigineux à nos fenêtres. La route qui s'enfonce dans la steppe aride semble se perdre à l'horizon, toujours plus au sud, vers cette terre de fuite et d'exil*, d'espoir et de désespoir, où sont venus se perdre plus d'un aventurier écossais, gallois, espagnol ou encore yougoslave, attirés par les terres octroyées par le gouvernement argentin. Autour de nous très peu de végétation, que des épineux, et la cordillère des Andes qui se dandine en arrière plan, et derrière laquelle s'enfonce le soleil couchant.



Le surlendemain à 5h du matin, alors que le soleil n'est toujours pas levé, le bus nous lâche les fesses en feu et les paupières encore à moitié fermées au milieu d'El Chalten, capitale du trekking, petit village sans âme construit pour et par le tourisme, qui vit en haute saison et s'éteint en basse saison. Nous sommes en pleine montagne et le décor est magnifique, ici l'on ne quitte pas ses chaussures de rando, son anorak et ses granny, pas de place pour les flemmards!



Nous ne passerons que deux jours à El Chalten et reprendrons bientôt la route pour El Calafate, ville tremplin vers le parc des glaciers. Sur la route nous longeons d'abord les rives du lago Viedma, puis celles du lago Argentino, deux géants opaques d'un bleu laiteux dans lesquels se reflètent les sommets enneigés de la cordillère des Andes, et puis de ci de là quelques guanacos qui nous contemplent le regard vide.



Dans les rues d'El Calafate, malgré le nombre de touristes, on ressent pleinement l'esprit pionnier de cette ville, échouée sur les bords des 1560 km2 de dulce de glaciar** du lago Argentino, en plein désert, construite à l'origine comme un point de ravitaillement des convois acheminant cuir et laine des estancias vers les ports de la côte. C'est en 1927 que l'Etat Argentin décrète son existence, elle ne compte alors qu'une trentaine d'habitants. Aujourd'hui elle en compte 22 000. Quelle est la cause de cette explosion démographique? Le tourisme, et plus précisément le Perito Moreno, l'un des glaciers les plus gros et les plus accessible du parc national Los Glacieres. Il est vrai que cette coulée de glace hirsute et monstrueuse de 15km de long et de 5 km de large, qui atteint jusqu'à 60m au dessus du lac, impressionne. Toute la journée, alors que des blocs de glace se détachent de sa paroi, venant s'écraser dans les eaux du lago Argentino, il grogne et rugit, au son des "Han!" et des "Waaah!" des touristes agglutinés sur le belvédère.



Une fois accomplie l'opération touriste au glacier, nous quittons El Calafate, laissant derrière nous nos amis Bertrand et Laurent les belges, Francisca la suisse et Alberto l'espagnol, compagnons de soirées rencontrés sur la route. Cette fois c'est vers la frontière chilienne que nous nous dirigeons, pour atteindre Puerto Natales, petit village portuaire perdu au milieu des fjords de la Patagonie chilienne. Finis les hectares de steppe et les lacs aux étendues infinies, ici la terre, ciselée par la mer, se fait plus rare, et tout semble plus étroit. Ca sent le poisson dans la ville, la population est beaucoup plus métissée et l'accent des habitants nous titille les oreilles, nous sommes au Chili!



Notre séjour en pays voisin sera bref, comme d'habitude, mais nous permettra quand même de passer 3 jours dans le parc Torres del Paine, concentré de nature et de paysages spectaculaires. Seul point d'arrêt au Chili, Puerto Natales sera notre ultime étape avant Ushuaia.

Le voyage jusqu'à la ville du bout du monde dure une douzaine d'heures, en traversant le détroit de Magellan, on prend conscience de l'isolement de ces terres australes, séparées du continent non seulement par les eaux mais aussi par les 2 frontières avec le Chili qu'il faut traverser pour y accéder, fruit d'un découpage conflictuel entre les 2 pays voisins. Une fois de l'autre côté du détroit, je tente de visualiser ce à quoi pouvaient ressembler les fumées des bûchers indiens qui poussèrent Magellan à donner le nom de Terre de feu à cette région, mais l'inscription "fast food" sur les murs du restaurant dans lequel nous nous arrêtons me ramène rapidement à la réalité.





A travers nos fenêtres défilent les hectares de steppe, les nuages effilés qui font la réputation des ciels de Patagonie, et puis de temps en temps un gaucho à cheval suivi de ses moutons. Nous sommes en fin de journée, nous filons toujours plus vers le Sud, lorsque la végétation change brutalement, se faisant plus verte et plus dense, le paysage lui aussi se fait plus vallonné, la route grimpe légèrement, le ciel commence à se teindre des couleurs du crépuscule lorsque nous arrivons en haut, surplombant enfin la baie d'Ushuaia où s'offre à nous un coucher de soleil spectaculaire!





Certes il n'y a pas grand-chose à faire en Terre de feu, le parc national déçoit souvent les touristes venant de Torres del Paine et le charme de la ville tient surtout à l'appellation "fin del mundo", qui scientifiquement ne veut pas dire grand-chose et reste en sois très superficielle. Et pourtant, au bout du monde, on s'y sent bien, quand le soleil se couche à minuit, offrant chaque jour aux touristes amassés sur la croisette un show merveilleux, que les carcasses des bâteaux d'anciens aventuriers encombrent le port, et que les vieux outils des indiens Yamanas jonchent le sol de l'isla H, au milieu du canal du Beagle. Au bout du monde on se laisse facilement emporter par les histoires des peuples indigènes, Selk'nam, Haush, Kaweskar et Yamana, des aventuriers venus se mesurer au climat hostile des terres australes, des scientifiques partis explorer le Nouveau Monde, ou encore des missionnaires jésuites prêts à convertir par la force les autochtones au christianisme.



C'est donc dans la baie d'Ushuaia, entre les phoques et les cormorans, que prend fin notre périple patagonien, il faut dire qu'il est difficile d'aller plus loin! Comme prévu nous embarquons le 27 janvier à l'aéroport d'Ushuaia en direction de Buenos Aires, puis de Lima. Envol vers un autre monde, le dépaysement risque d'être violent!



* D'après Annick Cojean, c.f. Le Monde du 26 janvier
** Nom donné par les argentins au contenu des lacs de la région, mélange de sédiments et de glaces fondues,, pour l'aspect laiteux de ses eaux.

1 commentaire:

VINCE a dit…
Ce commentaire a été supprimé par un administrateur du blog.